Collection de poèmes

Petite collection de poèmes qui m’accompagne sur la route. Elle s’enrichit régulièrement, au fil des découvertes, des envies et des besoins. En toute partialité, je classe ces poésies selon les conversations, qu’ensemble, nous entretenons : pour se rappeler, pour se fondre dans la nature, pour dessaouler…

SE RAPPELER  MUER DESSAOULER  SE FONDRE 
VAGABONDER  AIMER  LUTTER REGARDER MOURIR

Avertissement : les poèmes d’auteurs publiés, mis en ligne sur de nombreux sites, sont presque systématiquement truffés d’erreurs : fautes d’orthographe éhontées, erreurs typographiques, structure modifiée. Ça m’atterre, m’exaspère et me diffère ! J’ai porté un soin tout particulier à ce que les poèmes qui suivent soient la version exacte de l’éditeur, mais la tâche est grande. Merci de me signaler si vous identifiez des erreurs.

SE RAPPELER…

Jacques Prévert – Un beau matin

Il n’avait peur de personne
Il n’avait peur de rien
Mais un matin un beau matin
Il croit voir quelque chose
Mais il dit Ce n’est rien
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Ce n’ était rien
Mais le matin ce même matin
Il croit entendre quelqu’un
Et il ouvrit la porte
Et il la referma en disant Personne
Et il avait raison
Avec sa raison sans nul doute
Il n’y avait personne
Mais soudain il eut peur
Et il comprit qu’il était seul
Mais qu’il n’était pas tout seul
Et c’est alors qu’il vit
Rien en personne devant lui

Histoires, Éditions Gallimard

 

Henri Michaux – Un homme perdu

En sortant, je m’égarai. Il fut tout de suite trop tard pour reculer. Je me trouvais au milieu d’une plaine. Et partout circulaient de grandes roues. Leur taille était bien cent fois la mienne. Et d’autres étaient plus grandes encore. Pour moi, sans presque les regarder, je chuchotais à leur approche, doucement, comme à moi-même : « Roue, ne m’écrase pas… Roue, je t’en supplie, ne m’écrase pas… Roue, de grâce, ne m’écrase pas. » Elles arrivaient, arrachant un vent puissant, et repartaient. Je titubais. Depuis des mois ainsi : « Roue, ne m’écrase pas… Roue, cette fois-ci, encore, ne m’écrase pas. » Et personne n’intervient ! Et rien ne peut arrêter ça ! Je resterai là jusqu’à ma mort.

Mes propriétés dans La nuit remue, Éditions Gallimard

 

O.V. de L. Milosz  – Tous les morts sont ivres…

Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten.

Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine ;
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux au morts de Lofoten.

Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.

Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten

– Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez vous, dormez-vous ?

– Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine.
Des histoires plus charmantes et moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.

Il fait bon. Dans le foyer doucement traine
La voix du plus mélancolique des mois.
– Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi…

Les sept solitudes, Éditions André Silvaire

 

Pierre Reverdy – Tard dans la vie

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
À rêver sans dormir

À dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
À la place où la foudre a frappé trop souvent
Un cœur où chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

La liberté des mers, Éditions Flammarion
 Henri Michaux – J’ai tracé dans ma vie un grand canal – 1940-1944

À force de peines, de vaines montées, à force d’être rejeté du dehors, des dehors que je m’étais promis d’atteindre, à force de débouler d’un peu partout, j’ai tracé dans ma vie un canal profond.
J’y retombe plutôt que je ne le retrouve. Maintenant il m’émeut. Il en est venu à m’émouvoir quoiqu’il ne m’éclaire, ni ne m’aide, ni ne me satisfasse. Loin de là, il me rappelle plutôt l’authentique limite qu’il ne m’est pas donné de franchir, sauf par instants. Ainsi par son durable « je ne sais quoi », il me confirme dans une continuité que je n’eusse jamais espérée, que je suis seul à me connaître et que je n’apprécie point.
J’y vogue à la dérobée.

Épreuves, exorcismes, Éditions Gallimard

 

MUER…

Boris Vian – L’évadé ou le temps de vivre – 1954

Il a dévalé la colline
Ses pieds faisaient rouler des pierres
Là-haut, entre les quatre murs
La sirène chantait sans joie

Il respirait l’odeur des arbres
Avec son corps comme une forge
La lumière l’accompagnait
Et lui faisait danser son ombre

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il sautait à travers les herbes
Il a cueilli deux feuilles jaunes
Gorgées de sève et de soleil

Les canons d’acier bleu crachaient
De courtes flammes de feu sec
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il est arrivé près de l’eau

Il y a plongé son visage
Il riait de joie ; il a bu
Pourvu qu’ils me laissent le temps
Il s’est relevé pour sauter

Pourvu qu’ils me laissent le temps
Une abeille de cuivre chaud
L’a foudroyé sur l’autre rive
Le sang et l’eau se sont mêlés

Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche
Deux feuilles gorgées de soleil

Le temps de rire aux assassins
Le temps d’atteindre l’autre rive
Le temps de courir vers la femme

Il avait eu le temps de vivre.

Textes et chansons, Éditions René Julliard

 

Walt Whitman – Song of the open road

Afoot and light-hearted I take to the open road,
Healthy, free, the world before me,
The long brown path before me, leading wherever I choose.

Extrait de Chanson de la piste ouverte, traduit par Jacques Darras

Pied sûr, cœur léger, j’attaque la piste ouverte,
Suis libre, en bonne santé, le monde est devant moi,
La longue piste brune s’étire où je veux qu’elle me conduise.

Feuilles d’herbes, Éditions Grasset

 

Thomas de Quincey – Je vais sortir…

Je vais sortir. Il faut oublier aujourd’hui les vieux chagrins, car l’air est frais et les montagnes sont élevées. Les forêts sont tranquilles comme le cimetière. Cela va m’ôter ma fièvre et je ne serai plus malheureux désormais.

Confessions d’un mangeur d’opium

 

Boris Vian – Je voudrais pas crever

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j’apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algues
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Je voudrais pas crever, Éditions Pauvert

DESSAOULER…

Henri Michaux – Immense voix

Immense voix
qui boit
qui boit

Immenses voix
qui boivent
qui boivent

Je ris, je ris tout seul dans une autre
dans une autre
dans une autre barbe

Je ris, j’ai le canon qui rit
le corps canonné
je, j’ai, je suis

ailleurs !
ailleurs !
ailleurs !

Une brèche, qu’est-ce que ça fait ?
un rat, qu’est-ce que ça fait ?
une araignée ?

Étant mauvais cultivateur je perdis mon père
non, n’apportez pas de lumière
donc je le perdis

Le commandement s’éteignit
plus de voix. Plus étouffée du moins.
Après vingt ans, à nouveau, qu’est-ce que j’entends ?

Immense voix qui boit nos voix
immense père reconstruit géant
par le soin, par l’incurie des événements

Immense Toit qui couvre nos bois
nos joies
qui couvre chats et rats

Immense croix qui maudit nos radeaux
qui défait nos esprits
qui prépare nos tombeaux

Immense voix pour rien
pour le linceul
pour s’écrouler nos colonnes

Immense “doit” “devoir”
devoir devoir devoir
Immense impérieux empois.

Avec une grandeur feinte
immense affaire
qui nous gèle

Étions-nous nés pour la gangue ?
Étions-nous nés, doigts cassés, pour donner
toute une vie à un mauvais problème

à je ne sais quoi pour je ne sais qui
à un je ne sais qui pour un je ne sais quoi
toujours vers plus de froid ?

Suffit ! Ici on ne chante pas
Tu n’auras pas ma voix, grande voix
Tu n’auras pas ma voix, grande voix

Tu t’en passeras grande voix
Toi aussi tu passeras
Tu passeras, grande voix.

Epreuves, Exorcismes, Éditions Gallimard

 

Jules Supervielle – Alter Ego

Une souris s’échappe
(Ce n’en était pas une)
Une femme s’éveille
(Comment le savez-vous ?)
Et la porte qui grince
(On l’huila ce matin)
Près du mur de clôture
(Le mur n’existe plus)
Ah ! je ne puis rien dire
(Eh bien, vous vous tairez !)
Je ne puis pas bouger
(Vous marchez sur la route)
Où allons-nous ainsi ?
(C’est moi qui le demande)
Je suis seul sur la Terre
(Je suis là près de vous)
Peut-on être si seul
(Je le suis plus que vous,
Je vois votre visage
Nul ne m’a jamais vu).

Les amis inconnus, Éditions Gallimard

 

Géo Norge – La faune

Et toi, que manges-tu, grouillant ?
— Je mange le velu qui digère le pulpeux qui ronge le rampant.

Et toi, rampant, que manges-tu ?
— Je dévore le trottinant qui bâfre l’ailé qui croque le flottant.

Et toi, flottant, que manges-tu ?
— J’engloutis le vulveux qui suce le ventru qui mâche le sautillant.

Et toi sautillant ,que manges-tu ?
— Je happe le gazouillant qui gobe le bigarré qui égorge le galopant.

Est-il bon, chers mangeurs, est-il bon le goût du sang ?
— Doux, doux ! tu ne sauras jamais comme il est doux, herbivore !

Famines, Éditions Géo Norge

 

Henri Michaux – Le grand combat

Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.

L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine… mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

Qui je fus, Éditions Gallimard

 

Hubert Félix Thiéfaine – La vierge au dodge 51

Ce matin le marchand de coco n’est pas passé
Et au lieu de se rendre à l’école
Tous les vieillards se sont amusés à casser des huîtres
Sur le rebord du trottoir avec des démonte-pneus
Sur ma porte j’ai marqué : absent pour la journée
Dehors il fait mauvais, il pleut des chats et des chiens
Les cinémas sont fermés c’est la grève des clowns
Alors je reste à la fenêtre
A regarder passer les camions militaires
Puis je décroche le téléphone
Et je regarde les postières par le trou de l’écouteur

Tu as la splendeur d’un enterrement de première classe
Tu as la splendeur d’un enterrement de première classe
Et moi je suis timide comme un enfant mort-né
Et moi je suis timide comme un enfant mort-né
Oh timide, mort-né !
Dans X temps il se peut
Que les lamelles de mes semelles se déconnectent
Et que tu les prennes sur la gueule
Je t’aime, je t’aime, je t’aime

Et je t’offre ma vie et je t’offre mon corps
Mon casier judiciaire et mon béribéri, je t’aime !

Ce matin les enfants ont cassé leur vélo
Avant de se jeter sous les tramways n° 1, n° 4, n° 10,
n° 12, n° 30, 51, 62, 80, 82, 90, 95, 101, 106 et 1095
Qui gagne un lavabo en porcelaine
En sautant de mon lit j’ai compté les morceaux
C’est alors que j’ai vu le regard inhumain
De ton amant maudit qui me lorgnait comme une bête
A travers les pâles du ventilateur
Tout en te faisant l’amour dans une baignoire
Remplie de choucroute garnie

Tu as la splendeur d’un enterrement de première classe
Tu as la splendeur d’un enterrement de première classe
Et moi je suis timide comme un enfant mort-né
Et moi je suis timide comme un enfant mort-né
Oh timide, mort-né !

Dans X temps il se peut
Que les lamelles de mes semelles se déconnectent
Et que tu les prennes sur la gueule
Je t’aime, je t’aime, je t’aime
Et je t’offre ma vie et je t’offre mon corps
Mon casier judiciaire et mon béribéri, je t’aime !

Album Autorisation de délirer, 1979

Jacques Prévert – Chanson pour chanter à tue-tête et à cloche-pied

Un immense brin d’herbe
Une toute petite forêt
Un ciel tout à fait vert
Et des nuages en osier
Une église dans une malle
La malle dans un grenier
Le grenier dans une cave
Sur la tour d’un château
Le château à cheval
À cheval sur un jet d’eau
Le jet d’eau dans un sac
À côté d’une rose
La rose d’un fraisier
Planté dans une armoire
Ouverte sur un champ de blé
Un champ de blé couché
Dans les plis d’un miroir
Sous les ailes d’un tonneau
Le tonneau dans un verre
Dans un verre à Bordeaux
Bordeaux sur une falaise
Où rêve un vieux corbeau
Dans le tiroir d’une chaise
D’une chaise en papier
En beau papier de pierre
Soigneusement taillé
Par un tailleur de verre
Dans un petit gravier
Tout au fond d’une mare
Sous les plumes d’un mouton
Nageant dans un lavoir
À la lueur d’un lampion
Éclairant une mine
Une mine de crayons
Derrière une colline
Gardée par un dindon
Un gros dindon assis
Sur la tête d’un jambon
Un jambon de faïence
Et puis de porcelaine
Qui fait le tour de France
À pied sur une baleine
Au milieu de la lune
Dans un quartier perdu
Perdu dans une carafe
Une carafe d’eau rougie
D’eau rougie à la flamme
A la flamme d’une bougie
Sous la queue d’une horloge
Tendue de velours rouge
Dans la cour d’une école
Au milieu d’un désert
Où de grandes girafes
Et des enfants trouvés
Chantent chantent sans cesse
À tue-tête à cloche-pied
Histoire de s’amuser
Les mots sans queue ni tête
Qui dansent dans leur tête
Sans jamais s’arrêter

Et on recommence
Un immense brin d’herbe
Une toute petite forêt…

etc., etc., etc.

Histoires, Éditions Gallimard

SE FONDRE…

Yan-Yi – Nuit de pluie et de vent [extrait], traduit du chinois (?) par ?

Le grand vent furieux secoue les arbres et les sorghos, gronde, gronde
La pluie serrée cingle. La pluie qui gronde gronde.
Nous face au vent contre la pluie
Sommes l’armée qui va de l’avant, grondant, grondant.
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .
À quoi bon ton fracas, nuit pleine de trous noirs ?
Nous fourrons au filet l’armée trente-deux, l’armée soixante-six
Et quand nous aurons tiré le lacet,
Nous mettrons à mort l’ennemi coincé au Mont des Moutons.

Alors tu pourras, vent, partir bien loin d’ici annoncer la nouvelle.
Alors tu pourras, nuit, secouer la poudre de canon qui nous colle au corps,

Alors tu pourras tonnerre cogner le grand tambour de la victoire
Sur les talons des ennemis en débandade.

 

Charles Baudelaire – La géante

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

Les fleurs du mal, Éditions Gallimard

 

Henri Michaux – Dans la nuit – 1930

Dans la nuit
Dans la nuit
Je me suis uni à la nuit
À la nuit sans limites
À la nuit.

Mienne, belle, mienne.

Nuit
Nuit de naissance
Qui m’emplit de mon cri
De mes épis
Toi qui m’envahis
Qui fais houle houle
Qui fais houle tout autour
Et fumes, es fort dense
Et mugis
Es la nuit.
Nuit qui gît,
Nuit implacable.
Et sa fanfare, et sa plage,
Sa plage en haut, sa plage partout,
Sa plage boit, son poids est roi, et tout ploie sous lui
Sous lui, sous plus ténu qu’un fil,
Sous la nuit
La Nuit.

Plume, Éditions Gallimard

Germain Nouveau – En forêt

Dans la forêt étrange, c’est la nuit ;
C’est comme un noir silence qui bruit ;

Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.

Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou ;

Et, sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.

Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups ;

Il vient aussi des senteurs de repaires ;
C’est l’heure froide où dorment les vipères,

L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid,
Où s’élabore en secret l’aconit ;

Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.

– Pourtant la lune est bonne dans le ciel,
Qui verse, avec un sourire de miel,

Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.

 

Paul Fort – La Grande Ivresse

Par les nuits d’été bleues où chantent les cigales, Dieu verse sur la France une coupe d’étoiles. Le vent porte à ma lèvre un goût du ciel d’été ! Je veux boire à l’espace fraîchement argenté.
L’air du soir est pour moi le bord de la coupe froide où, les yeux mi-fermés et la bouche goulue, je bois, comme le jus pressé d’une grenade, la fraîcheur étoilée qui se répand des nues.

Couché sur un gazon dont l’herbe est encor chaude de s’être prélassé sous l’haleine du jour, oh ! que je viderais, ce soir, avec amour, la coupe immense et bleue où le firmament rôde !

Suis-je Bacchus ou Pan ? je m’enivre d’espace, et j’apaise ma fièvre à la fraîcheur des nuits. La bouche ouverte au ciel où grelottent les astres, que le ciel coule en moi ! que je me fonde en lui !

Enivrés par l’espace et les cieux étoilés, Byron et Lamartine, Hugo, Shelley sont morts. L’espace est toujours là ; il coule illimité ; à peine ivre il m’emporte, et j’avais soif encore !

Ballades Françaises, Éditions Flammarion

 

Paul Fort – Ombre des bois

Je suis tout à la tristesse de ma vie perdue dans le bois que le vent berce.

Je suis tout à la détresse de ma vie sans but dans l’ombre des bois touffus.

Mon bonheur est d’ y frémir, je m’ y sens perdu. Tout ajoute à ma tristesse.

Je le dit, j’ ai du plaisir dans les bois touffus qu’aucun sentier ne traverse.

Ballades Françaises, Éditions Flammarion

 

Anna de Noailles – La vie profonde

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Sentir, dans son coeur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
– S’élever au réel et pencher au mystère,
Être le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau,
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise…

Le cœur innombrable, Éditions Grasset

 

André Mary – Chants d’oiseaux

Un petit vous taisez, dames ! C’est grand merveille
D’ouïr ces oiselets, le zizi, le lulu,
La jangle du bouvreuil, le caquet résolu
Du gaillard pinsonnet qui me perce l’oreille.

La grive et le moqueux entonnent un canon,
Tandis que va mêlant ses deux notes dolentes
Aux roucoulements lointains des tourtres roucoulantes
Le coucou qui ne sait que redire son nom.

Mais déjà je n’ois plus, si ce n’est par bouffées,
Le jacque jargonner ni hennir le poulain,
Tant aigre est le babil de ces chèvres coiffées,
Bavardes comme horloge et claquet de moulin.

Rimes et bacchanales, Éditions François Pradelle

 

O.V. de L. Milosz – Chanson d’automne

Écoutez la voix du vent dans la nuit,
La vieille voix du vent, la lugubre voix du vent,
Malédiction des morts, berceuse des vivants…
Écoutez la voix du vent.
Il n’y a plus de feuilles, il n’y a plus de fruits
Dans les vergers détruits.
Les souvenirs sont moins que rien, les espoirs sont très loin.
Écoutez la voix du vent.

Toutes vos tristesses, ô ma Dolente, sont vaines.
L’implacable oubli neige sinistrement
Sur les tombes des amis et des amants…
Écoutez la voix du vent.
Les lambeaux de l’été suivent le vent de la plaine ;

Tous vos souvenirs, toutes vos peines
se disperseront dans la tempête muette du Temps.
Écoutez la voix du vent.

Elle est à vous, pour un moment, la sonatine
Des jours défunts, des nuits d’antan…
Oubliez-la, elle a vécu, elle est bien loin.
Écoutez la voix du vent.
Nous irons rêver, demain, sur les ruines
D’Aujourd’hui ; préparons les paroles chagrines
Du regret qui ment quotidiennement.
Écoutons la voix du vent.

Le poème des décadences, Éditions André Silvaire

 

Jules Supervielle – Houle

Vous auberges et routes, vous ciels en jachère,
Vous campagnes captives des mois de l’année,
Forêts angoissées qu’étouffe la mousse,
Vous m’éveillez la nuit pour m’interroger,
Voici un peuplier qui me touche du doigt,
Voici une cascade qui me chante à l’oreille,
Un affluent fiévreux s’élance dans mon cœur,
Une étoile soulève, abaisse mes paupières
Sachant me déceler parmi morts et vivants
Même si je me cache dans un herbeux sommeil
Sous le toit voyageur du rêve.

Depuis les soirs en arrêt que traverse le bison
Jusqu’à ce matin de mai cherchant encore sa joie
Et qui dans mes yeux menteurs n’est peut-être qu’une fable,
La terre est une quenouille que filent lune et soleil
Et je suis un paysage échappé de ses fuseaux,
Une vague de la mer naviguant depuis Homère
Recherchant un beau rivage pour que bruissent trois mille ans.

La mémoire humaine roule sur le globe et l’enveloppe
Lui faisant un ciel sensible innervé à l’infini,
Mais les bruits sont fauchés ras dans toute l’histoire du monde

On n’entend pas plus de voix qu’un sourire au fil des lèvres
Et voici seul sur la route planétaire notre cœur
Flambant comme du bois sec entre deux monts de silence
Qui sur lui s’écrouleront au vent mince de la mort.

Gravitations, Éditions Gallimard

 

Antonin Artaud – L’arbre

Cet arbre et son frémissement
forêt sombre d’appels,
de cris,
mange le cœur obscur de la nuit.

Vinaigre et lait, le ciel, la mer,
la masse épaisse du firmament,
tout conspire à ce tremblement,
qui gîte au cœur épais de l’ombre.

Un cœur qui crève, un astre dur
qui se dédouble et fuse au ciel,
le ciel limpide qui se fend
à l’appel du soleil sonnant,
font le même bruit, font le même bruit,
que la nuit et l’arbre au centre du vent.

Œuvres complètes, Éditions Gallimard

 

Robert Goffin – Sauvagine

Dans l’eau du lac laqué de lune
Se dénoue un rouet de brumes
Des margelles fraîches de l’aube
Une sauvagine dérobe
Au ciel des aurores de plumes

Un sphérique saule amarré
Au bord de glauques catacombes
Délivre pour mieux s’évader
Parmi les fleurs fluides de l’onde
La rime riche de son ombre

Torpeur des combes et des haies
Dans l’inhabitable vallée
Où mûrit un fertile hiver
Dont vibrante s’est envolée
La sauvagine d’un beau vers

Mon imperceptible raison
Tâtonnante d’évasion
Frémit aux frontières du givre
Un train bat de tous ses wagons
Nos lentes vitesses de vivre

Ombre sur le ciel des étangs
Plumes bleues de l’aurore ailée
Poème jazz ou giboulée
Je retourne à vos éléments
Projectiles de la durée

Vers l’eau du soir veuve de gué
Par l’aube de tes yeux rouillés
Dans des vers ceinturés de rimes
J’entends je vois je sens passer
Les sauvagines de l’abîme.

Voleur de feu, Éditions Universitaires

 

Les Rita Mitsouko – Dans la steppe

Si tu ne cours pas
C’est le froid qui t’endormira
Et si tu ne t’arrêtes pas
C’est le souffle qui te manquera
Et la mort
Te prendra
Sans savoir que tu n’y croyais pas
La neige
Lentement
Couvrira ton corps raide de froid

Ne pleure pas
Il ne faut pas
Car l’eau de tes yeux gèlera

Il faut croire
Jusqu’à la mort
Que l’inespéré viendra encore

Cours, cours traîne-toi
Dans la steppe immense et gelée
Tu vivras, oh tu vivras
Jusqu’à ce que le soleil soit couché

Un traîneau
Glissera
Jusqu’à toi
Et t’emportera
Tu reverras
Ta maison
Et ta femme qui sent si bon

Ou peut-être qu’en marchant bien
Avant la nuit tu seras sain
Et peut-être qu’après tout
Le village n’est pas si loin
Oh tu vois déjà
Briller ses lumières dans ton esprit
Juste avant la nuit
Elles brilleront comme un feu de joie

Ne pleure pas
N’oublie pas
Car l’eau de tes yeux gèlera

Ne perds pas
Tout espoir
Il ne resterait plus qu’à t’asseoir
Et sois sûr
Sois sûr
Que l’inespéré peut arriver
Oh sois sûr, sois sûr
L’inespéré peut venir
Sois sûr, sois sûr
L’inattendu peut arriver
Sois sûr, sois sûr
L’inattendu peut venir
Sois sûr, sois sûr
Sois sûr, sois sûr
Sois sûr, sois sûr

Album Rita Mitsouko, 1984

VAGABONDER…

Arthur Rimbaud – Sensation – 1870

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, heureux comme avec une femme.

Poésies, Éditions Gallimard

Arthur Rimbaud – Ma bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Poésies, Éditions Gallimard

Jean-Charles Dorge – Le grand destin – 1984

Ami, la liberté vaut mieux qu’une amourette.
Regarde cette mer sauvage, hardie et fière !
Regarde cette étoile filant dans le ciel :
Elles n’ont point d’attache et touchent l’infini.

Observe la montagne au sommet dans les nues,
Plonge-toi dans ce lac aux profondeurs secrètes,
Écoute la nature en éveil dans les bois
Et dans les plaines sens les parfums de la flore.

La lumière divine est un cadeau pour toi ;
Mon ami, sache vivre en accord avec l’heure,
Lutte ! Écarte de toi la gêne et la tristesse…
Profite sans périr des bonheurs passagers.

Ne gâche point ta vie par de fatals regrets.
Méprise le chagrin : Le véritable amour
Fait vivre et non mourir. Perds et regagne ailleurs.
Pleure et noie ton chagrin, enivre-toi du monde.

Si l’on aime, sois gai ; sinon chante en toi-même.
Si les hommes sont ternes ou méchants ou bêtes,
Reste seul si tu dois, résiste comme un roc
Et renais au printemps plus fort grâce aux hivers.

Ami, la liberté vaut mieux qu’une amourette.
Regarde ce grand chêne au milieu du bosquet,
Qui affronte les vents sans plier de la tête :
Il trempe dans le sol et nage au firmament.

Ami, pars et découvre, ici comme là-bas,
Et toi comme au dehors, partout comme au-delà,
Tout ce qui vaut de vivre et toujours fait renaître.
L’avenir t’appartient. Sache par où le prendre.

in Promenade poétique

 

Thual Niogret – Yallah !

J’ai pris le Désert comme on prend le maquis
N’ayant jamais caché ma vocation
je n’ai nul remords

J’ai pris le Désert là où l’EAU s’écrit en majuscules
là où chantent les dunes à la crète des sables au vent encore frais d’avant jour

Les chameliers l’œil à l’horizon du Grand Livre des Signes psalmodient les Sourates de l’amour
lointaine oasis.

Homme de peu de traces et de trophées discrets
mes pas au flanc de la dune s’effaceront au prochain vent de sable

Yallah !

Pistes

 

Eric Costan – Pandora

Pandora Pandora
Seule au milieu des flots
Console toi
La mer guide les jolis mystères
Et les bouteilles confiées aux étoiles
Tout est dû aux demi-fées
Navigue petit bijou, navigue
Sur ton souffle romantique
Tes poèmes migrateurs
Frôlent la tête des hommes
Tu n’es pas perdue.

La ballade du pêcheur, http://ericcostan.over-blog.com/

 

AIMER…

Paul Éluard – L’amoureuse

Elle est debout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

Capitale de la douleur, Éditions Gallimard

 

Thual Niogret – Toi comme une île

Toi comme une île au blanc milieu du lit

Toi comme une île
comme un atterrage où j’aborde à tes signes
comme havre à ma misaine
Et tes collines et tes monts et tes buissons

Toi comme une île de souffles mêlés d’épices
de caresses
de séismes

de moussons

Toi comme une île de calme revenu
d’apaisement
de tendresse

Toi comme une île où l’on s’endort d’un même souffle au blanc milieu du lit

Pistes

 

Paul Éluard – La terre est bleue…

La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.

Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

L’amour la poésie, Éditions Gallimard

LUTTER…

Tristan Tzara – Éveil

Hâte-toi vers la joie immense et terrestre, c’est la coupe des paupières qui cogne en dansant contre la paroi de nuit. Assez de la mort explicite, allègre mort utilisée jusqu’au vernis de l’ongle, jeunesse perdue dans les apostrophes de l’hypocrisie ! Assez des ternes souffles des cœurs tressés dans les paniers salubres ! Hâte-toi vers la joie humaine qui est inscrite sur ton front comme une dette indélébile !

Une nouvelle forme de crudité estivale est en train de descendre sur la brume du monde en flocons d’herbe lente et de la couvrir d’une mince couche de joie, prévue d’un glorieux avenir pressenti dans l’acier. Hâte-toi, c’est de la joie humaine et brillante qui t’attend au détour de ce monde démembré, que l’on parle dans la langue de l’asphalte ! Il y a des revers, des sources scellées, des lèvres sur des tambourins et des yeux sans indifférence. Le sel et le feu t’attendent sur la colline minérale de l’incandescence de vivre.

Midis gagnés, Éditions Flammarion

 

Jacques Prévert – J’ai toujours été intact de dieu

J’ai toujours été intact de Dieu et c’est en pure perte que ses émissaires, ses commissaires, ses prêtres, ses directeurs de conscience, ses ingénieurs des âmes, ses maîtres à penser se sont évertués à me sauver.
Même tout petit, j’étais déjà assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver.

Je savais où m’enfuir : les rues, et quand parfois ils parvenaient à me rejoindre, je n’avais même pas besoin de secouer la tête, il me suffisait de les regarder pour dire non.

Parfois, pourtant, je leur répondais : « C’est pas vrai ! »

Et je m’en allais, là où ça me plaisait, là où il faisait beau même quand il pleuvait, et quand de temps à autre revenaient avec leurs trousseaux de mots-clés, leurs cadenas d’idées, les explicateurs de l’inexplicable, les réfutateurs de l’irréfutable, les négateurs de l’indéniable, je souriais et répétais : « C’est pas vrai ! » et  « C’est vrai que c’est pas vrai ! »

Et comme ils me foutaient zéro pour leurs menteries millénaires, je leur donnais en mille mes vérités premières.

Choses et autres, Éditions Gallimard

 

Paul Éluard – Liberté – 1942

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

In Poésie et vérité

 

REGARDER…

Jean Tardieu – Monsieur interroge Monsieur

Monsieur, pardonnez-moi
de vous importuner :
quel bizarre chapeau
vous avez sur la tête !

– Monsieur vous vous trompez
car je n’ai plus de tête
comment voulez-vous donc
que je porte un chapeau !

-Et quel est cet habit
dont vous êtes vêtu ?

– Monsieur je le regrette
mais je n’ai plus de corps
et n’ayant plus de corps
je ne mets plus d’habit.

– Pourtant lorsque je parle
Monsieur vous répondez
et cela m’encourage
à vous interroger :
Monsieur quels sont ces gens
que je vois rassemblés
et qui semblent attendre
avant de s’avancer ?

– Monsieur ce sont des arbres
dans une plaine immense,
ils ne peuvent bouger
car ils sont attachés.

– Monsieur Monsieur Monsieur
au-dessus de nos têtes
quels sont ces yeux nombreux
qui dans la nuit regardent ?

– Monsieur ce sont des astres
ils tournent sur eux-mêmes
et ne regardent rien.

– Monsieur quels sont ces cris
quelque part on dirait
on dirait que l’on rit
on dirait que l’on pleure
on dirait que l’on souffre ?

– Monsieur ce sont les dents
les dents de l’océan
qui mordent les rochers
sans avoir soif ni faim
et sans férocité.

– Monsieur quels sont ces actes
ces mouvements de feux
ces déplacements d’air
ces déplacements d’astres
roulements de tambour
roulements de tonnerre
on dirait des armées
qui partent pour la guerre
sans avoir d’ennemi ?

– Monsieur c’est la matière
qui s’enfante elle-même
et se fait des enfants
pour se faire la guerre.

– Monsieur soudain ceci
soudain ceci m’étonne
il n’y a plus personne
pourtant moi je vous parle
et vous, vous m’entendez
puisque vous répondez !

– Monsieur ce sont les choses
qui ne voient ni entendent
mais qui voudraient entendre
et qui voudraient parler.

– Monsieur à travers tout
quelles sont ces images
tantôt en liberté
et tantôt enfermées
cette énorme pensée
où des figures passent
où brillent des couleurs ?

– Monsieur c’était l’espace
et l’espace
se meurt.

Monsieur Monsieur, Éditions Gallimard

MOURIR…

Raymond Queneau – Je crains pas ça tellment

Je crains pas ça tellment la mort de mes entrailles
et la mort de mon nez et celle de mes os
Je crains pas ça tellement moi cette moustiquaille
qu’on baptisa Raymond d’un père dit Queneau

Je crains pas ça tellment où va la bouquinaille
les quais les cabinets la poussière et l’ennui
Je crains pas ça tellement moi qui tant écrivaille
et distille la mort en quelques poésies

Je crains pas ça tellment La nuit se coule douce
entre les bords teigneux des paupières des morts
Elle est douce la nuit caresse d’une rousse
le miel des méridiens des pôles sud et nord

Je crains pas cette nuit Je crains pas le sommeil
absolu Ça doit être aussi lourd que le plomb
aussi sec que la lave aussi noir que le ciel
aussi sourd qu’un mendiant bêlant au coin d’un pont

Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance
et l’angoisse et la guigne et l’excès de l’absence
Je crains l’abîme obèse où gît la maladie
et le temps et l’espace et les torts de l’esprit

Mais je crains pas tellment ce lugubre imbécile
qui viendra me cueillir au bout de son curdent
lorsque vaincu j’aurai d’un œil vague et placide
cédé tout mon courage aux rongeurs du présent

Un jour je chanterai Ulysse ou bien Achille
Énée ou bien Didon Quichotte ou bien Pança
Un jour je chanterai le bonheur des tranquilles
les plaisirs de la pêche ou la paix des villas

Aujourd’hui bien lassé par l’heure qui s’enroule
tournant comme un bourrin tout autour du cadran
permettez mille excuz à ce crâne — une boule —
de susurrer plaintif la chanson du néant

L’instant fatal – Éditions Gallimard

 

Boris Vian – Quand j’aurai du vent dans mon crâne

Quand j’aurai du vent dans mon crâne
Quand j’aurai du vert sur mes osses
P’tête qu’on croira que je ricane
Mais ça s’ra une impression fosse
Car il me manquera
Mon élément plastique
Plastique tiqu’ tiqu’
Qu’auront bouffé les rats
Ma paire de bidules
Mes mollets mes rotules
Mes cuisses et mon cule
Sur quoi je m’asseyois

Mes cheveux mes fistules
Mes jolis yeux cérules
Mes couvre mandibules
Dont je vous pourlèchois
Mon nez considérable
Mon coeur mon foie mon râble
Tous ces riens admirables
Qui m’ont fait apprécier
Des ducs et des duchesses
Des papes des papesses

Des abbés des ânesses
Et des gens du métier
Et puis je n’aurai plus
Ce phosphore un peu mou
Cerveau qui me servit
A me prévoir sans vie

Les osses tout verts
Le crâne venteux
Ah comme j’ai mal
De devenir vieux

2 réflexions sur “Collection de poèmes

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