Ces histoires qui nous modèlent : ode aux fictions de l’ailleurs

Si on a le goût de lire de la fiction, on a aussi le goût de l’ailleurs, du voyage et de la différence. Ça vient tout seul, tout doucement, sans qu’on s’en rende compte. Quand on a lu plusieurs livres par semaine dès le plus jeune âge, on a passé une partie de sa vie à voyager… On a tous une histoire culturelle différente, presque intime. Voici la mienne.

Premières lectures : revue J’aime lire

Plusieurs histoires courtes ont marqué mes 6 et 7 ans, lorsque j’étais abonnée à J’aime Lire. À l’époque la revue proposait principalement des récits de l’imaginaire, tandis que les numéros que je feuillette depuis une vingtaine d’années racontent des histoires très ancrées dans la réalité, se déroulant en France, à l’école ou à la maison. Ce sont les seuls livres de mon enfance que je possède encore. Je les ai relus sans cesse depuis mes 6 ans, même à l’adolescence et à l’âge adulte.

Texte Hans Peterson, tradution Kersti Chaplet, illustration Mette Ivers, publication J'aime Lire juillet 1981

Texte Hans Peterson, traduction Kersti Chaplet, illustration Mette Ivers, publication J’aime Lire juillet 1981

Toute petite donc, j’ai eu la chance de découvrir les habitants d’une planète simple et sauvage où vivent des animaux extraordinaires (Les drinns), de monter à cheval dans les paysages sauvages de Russie à la suite de trois héros (Ivan le magnifique), d’apprendre à pêcher les oiseaux confortablement installée sur des nuages (Le pêcheur d’oiseaux), de partir en road trip sur les routes de Turquie avec un oncle farfelu (Le turcus étoilus), de passer une nuit dans une île isolée de tout au large de la Suède (Mélanie dans l’île), de vivre des vacances d’hiver aventureuses au Québec (La motoneige rouge), de faire un petit tour dans le futur grâce à une histoire inspirée de 1984 (Paul et le robot), sans compter les nombreux récits peuplés de sorcières sympathiques et de magiciens bizarres…La plupart des illustrateurs étaient à la hauteur de ces histoires très loin du réel, comme Frédéric Clément, dont les dessins des Drinns m’ont durablement marquée.

J'aime lire Les drinns - illustration Frédéric Clément 1981

J’aime lire Les drinns – illustration Frédéric Clément 1981. Attention spoiler : les grands monstres verts sont gentils, en fait.

Enfance et pré-ado

Tout ce qui était différent de ma vie me fascinait. Vivre en marge, avec un Prince dans un arbre de Central Park, se consoler des peines de la vie avec Zézé sous un bel oranger, gagner un ticket d’or pour visiter une chocolaterie avec des enfants mal élevés, sauter de planètes extraordinaires en planètes extraordinaires derrière un blondinet têtu, parcourir les immenses étendues du Grand Nord dans le sillage d’un chien-loup, vivre des ressources d’une rivière en Provence… Et j’en ai oublié tellement ! Je n’ose imaginer si on m’avait mis Jules Verne entre les mains que je n’ai découvert qu’au début de l’âge adulte.

L'enfant et la rivière. Henri Bosco. Illustration d'un manuel scolaire des années 60

L’enfant et la rivière. Henri Bosco. Illustration d’un manuel scolaire des années 60

Adolescence

La littérature ado était quasiment inexistante dans les années 80, alors, très vite, vers 12 ou 13 ans, les assoiffés de lecture se retrouvaient avec L’étranger, Des souris et des hommes et L’écume des jours entre les mains. De l’ailleurs, encore. J’ai vite trouvé mon salut chez Boris Vian, Henri Michaux et les surréalistes. Encore une fois, je pouvais partir durant des heures pour un ailleurs, pour une réalité altérée en guise de culture différente. Je plongeais dans les paysages hallucinatoires de Dali et de Bosch. J’évoluais dans un monde parallèle, différent, où tout était possible : « Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre. Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer » [début de La Jetée d’Henri Michaux]. Le surréalisme et la poésie sont devenus l’ailleurs salutaire d’une adolescence compliquée.

 

Dali - La persistance de la mémoire

Dali – La persistance de la mémoire

Puis, le cinéma est entré dans ma vie avec violence : en plus de me donner une claque cinématographique et émotionnelle, Emir Kusturica, me faisait découvrir l’aridité de la terre et des hommes dans l’Ouest américain et le Grand Nord, vue par le prisme de son regard de Yougoslave. Je commençais alors à saisir les diversités et les regards multiples. J’ai aussi bouquiné un peu de SF et d’heroic fantasy à cette époque-là, et Garcia Marquez, Isabel Allende, Paasilinna, André Brink… C’est grâce à toutes ces références, je pense, que je n’ai jamais été attirée par les décors de cartes postales, par les petits paradis reconstitués pour les Occidentaux ou même par les voyages trop courts qui ne permettent l’immersion. J’ai toujours aimé cette réalité âpre, de celle que vivent les gens au quotidien, m’intéressant particulièrement à l’adaptation de l’homme à son environnement.

Arizona dream d'Emir Kusturica, 1993

Jerry Lewis et Johnny Depp, dans Arizona dream d’Emir Kusturica, 1993

Fac et après

Enfin, j’ai commencé à entrevoir le voyage, la possibilité de me rendre, non plus mentalement, mais physiquement dans ces endroits où l’on vivait différemment. Parallèlement, j’entamais des études en anthropologie. J’ai donc dirigé mes lectures vers les essais des théoriciens de la discipline, vers les récits de voyages et les expériences personnelles. Et je n’ai plus jamais arrêté de lire de l’ailleurs, gardant une préférence manifeste pour la fiction écrite par les écrivains autochtones. Idem pour le cinéma, je me suis intéressée de près au travail de Mikhalkov, Kusturica, Kurosawa, Bilge Ceylan, Suleiman, Tran Anh Hung, Von Trier, Almodovar, Fellini, Buñuel, Kaurismäki, Van Warmerdam, Zviaguintsev, Kiarostami… Ces cinéastes et ces écrivains comblaient mes trop longues périodes sédentaires.

Les habitants - Alex van Warmerdam 1992

L’ambiance bizarroïde et jubilatoire du film néerlandais Les habitants – Alex van Warmerdam – 1992

Cette vie imaginaire d’une richesse infinie, renforcée par la réalité des voyages, est compliquée à concilier avec les attentes de la société occidentale. Mais comme tout monde, on mène sa barque cahin-caha, jusqu’à décider de changer de cap et de pointer vers les régions sauvages, vers la vie en extérieur, vers le Grand Nord. Alors, on se rappelle tous ces livres et ces films qui nous ont modelés. Alors, on pense avec reconnaissance à tous ces constructeurs d’histoires qui savent nous faire rêver et devenir.

Tous mes chemins mènent au Grand Nord

En 2018, je pars pendant 5 mois au Sápmi en cyclo-bivouac. Tous les désirs liés à ce voyage s’accumulent depuis l’enfance : Grand Nord, nature sauvage, vivre et dormir dehors, aller où l’on veut par ses propres moyens, rencontrer des gens qui vivent dans des endroits isolés, itinérance au long cours… En fait, j’ai déjà fait ce voyage tant de fois…

Romain Duris dans Gadjo Dilo - Tony Gatlif - 1997

Romain Duris est sans cesse sur la route dans Gadjo Dilo de Tony Gatlif – 1997

À 7 ans, j’ai eu envie de nature absolue, d’isolement, de nuits à la belle étoile et de Grand Nord, après la lecture de Mélanie dans l’île. Dans les mêmes années, je tremblais d’envie, de peur et de fascination pour la vie d’errance en pleine nature et les bivouacs au bord de l’eau de Pascalet, L’enfant et la rivière. À la fin de l’adolescence je plongeais dans les aventures d’heroic fantasy écrites par Tolkien et David Eddings, suivant avidement les péripéties de leurs personnages en itinérance constante. Mené par le Gitan Tony Gatlif, l’occidental Romain Duris, dans Gadjo Dilo, me montrait ce qu’était le voyage au long cours : marcher au bord de la route, entrer dans un village à pied, enfin poser son sac, marcher encore, s’arrêter au gré des rencontres, apprendre la langue au fil du chemin. À la même époque, j’ai découvert Arto Paasilinna dont j’ai dévoré les histoires qui se passent dans les grandes forêts boréales de Finlande, encore le Nord et sa nature intacte et sans fin. Je me régale aussi des polars nordiques grâce à la profusion de traductions dans l’édition française (difficile de parler de mode quand ça fait plus de 10 ans que ça dure). Les auteurs de polars sont particulièrement doués pour donner à voir le réel. Je me rend compte que je n’ai même pas parlé des séries (non-américaines)…

Ma seule entorse à la fiction est le récit d’Isabella Bird, l’écrivaine-voyageuse de la fin du 19e siècle, à laquelle je voue une admiration sans borne. Elle a fait plus de 1000 km à cheval, seule, dans les Rocheuses, au Colorado à une époque où ses compatriotes anglaises restaient bien sagement à la maison sous la coupe de leur mari ou père. Je troque volontiers son cheval contre mon cyclo. J’aime les écrivains voyageurs et les récits de voyage, mais ils me font définitivement moins rêver que les fabricants d’histoire. La réalité, je crois que je préfère la vivre que la lire dans les livres…

Dessin d'Isabella Bird lors de son séjour dans la vallée encore sauvage d'Estes Park

Dessin d’Isabella Bird lors de son séjour dans la vallée encore sauvage d’Estes Park, dans le Colorado.

Toutes ces fictions m’ont donné une furieuse envie de vivre au rythme de la nature dans le Grand Nord. Mon voyage sort petit à petit des limbes de la fiction pour commencer à se dessiner dans la réalité.

Et vous, quelle est votre histoire ?

Lisons !

Soutenons les auteurs, les libraires indépendants, les petits éditeurs, faisons lire nos gamins, continuons à lire même si nous avons l’impression de ne pas avoir le temps. Continuons à rêver et à voyager par la pensée et les émotions. Lire est un acte de résistance.

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