Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

Écrivain voyageur incontournable de notre époque, Sylvain Tesson a ses afficionados, dont je ne faisais pas partie. Jusqu’à Sur les chemins Noirs. De ce récit, j’ai aimé les pensées, les émotions, l’écriture et la drôlerie, j’ai aimé suivre le cheminement de l’écrivain sur les minuscules sentiers de France, avec ravissement, en goûtant, comme lui, la saveur de chaque virage, le nez au vent.

Un de mes chemins noirs bretons © Les stradanautes

Vagabonder à nouveau

Les chemins noirs sont tous ces sentiers foulés durant des siècles et des siècles, à l’époque où, en France, les hommes et les femmes marchaient, se déplaçant de villages en villes, de bourgs en champs, de hameaux en forêts. Depuis l’avènement des moteurs, ces chemins sont de moins en moins usités, et disparaissent petit à petit.  Après un très grave accident et la mort de sa mère, Sylvain Tesson, grand marcheur hors de nos frontières, réalise qu’il connaît peu son pays. Il tombe sur un rapport socio-économique pointant les régions de France « hyper-rurales », adjectif employé de façon péjorative, pour mettre en avant le manque d’infrastructures, d’accès au numérique, etc. L’écrivain commence alors à préparer son voyage, du sud-est au nord-ouest, ne suivant que les microscopiques chemins tracés sur les cartes IGN au 50 000e, évitant petites routes et sentiers de randonnée, pour traverser cette « hyper-ruralité ». Une fois d’aplomb, il se met en route pour plusieurs mois de marche sur les chemins noirs.

Il y a comme un air de résilience dans ce voyage, pour employer un mot à la mode. Cette longue marche est en tout cas une vraie tentative de réappropriation d’un corps nouveau. C’est un récit de reconstruction, retrouver ses bases, se retrouver soi, et accepter un corps différent, et surtout moins performant. Sylvain Tesson trouve là le moyen de remettre son esprit meurtri sur le rythme de son corps défait. Lui qui parcourait le monde à un rythme effréné, qui installait ses bivouacs à des hauteurs vertigineuses avec une facilité déconcertante, doit se poser des questions nouvelles. Peu à peu, il arrive à réinvestir son corps blessé qui doit, en plus, se passer d’un vieux carburant, ami de toujours, l’alcool. Mais finalement, quand pour certains, marcher au long cours pourrait prendre la forme d’une résilience, pour Tesson, c’est différent. Marcher et bivouaquer sur les chemins noirs, c’est juste faire à nouveau, ce qu’il a fait durant toute sa vie. Reprendre le cours de sa vie donc.

Itinéraire de Sylvain Tesson, sur les chemins noirs © Sylvain Tesson, Éditions Gallimard

La confrérie des chemins noirs

Durant tout son voyage sur les chemins noirs de France, Sylvain Tesson réfléchit à la façon dont il s’inscrit sur la Terre. Il regarde l’état de la planète, et fait un constat un peu résigné. Il n’est pas porté par un engagement : « N’ayant en moi ni la violence du saboteur, ni le narcissisme de l’agitateur, je préférais la fuite. » Sylvain Tesson est là, en discrétion et en humilité. Très jeune il a trouvé sa place dans le monde. Après son accident, sur les chemins noirs, il semble qu’il ait besoin de la retrouver. Et les réflexions qui le conduisent là sont passionnantes, pour nous tous qui faisons partie de cette espèce-ci : « Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques uns à préférer disparaître dans la géographie. » Il ne faut pas prendre son constat résigné pour de l’inaction. Même si sa réflexion le conduit à la « fuite », il n’en est pas moins un penseur de notre monde, monde sur lequel il pose un regard lucide, toujours teinté d’une pointe d’esprit : « Les choses avaient tout de même mal tourné. Les hommes s’étaient multipliés, ils avaient investi le monde, cimenté la terre, occupé les vallées, peuplé les plateaux, tué les dieux, massacré les bêtes sauvages. Ils avaient lâché sur le territoire leurs enfants par générations entières et leurs troupeaux d’herbivores génétiquement trafiqués. »

Il théorise même cette idée de vivre en dehors du monde et se prend à rêver à ‘la confrérie des chemins noirs’, un mouvement qui emprunterait les chemins de traverse, et qui n’aurait envie ni « de mépriser le monde, ni de manifester l’outrecuidance de le changer ». Tesson prône plutôt l’évitement. Et prendre les chemins noirs, c’est prendre un chemin parallèle pour éviter les sociétés modernes, cheminer sur la Terre, mais hors du monde.

Un chemin noir dans les Alpes © KDM

Mettre les mots

Un autre aspect intéressant est la forme du regard qu’il pose sur le monde et sur lui-même. Il se confronte aux choses telles qu’elles sont. Il ne tergiverse pas, il ne les nomme pas autrement pour qu’elles fassent moins peur, il ne détourne pas son regard, il fait front à tout, il accepte, même des choses terribles comme l’état de son corps depuis son accident. C’est loin d’être la norme dans notre société, de parler simplement de la réalité, de celle qui est dure : soit on se tait, soit on la clame haut et fort dans un discours ampoulé mâtiné de psychochose. Entre les deux, il y a peu d’espace.

Tesson arrive à poser des mots simplement sur ces choses qui sont là, qui existent. Il ne nie pas l’indéniable. Il raconte sa gueule cassée depuis l’accident, et de l’impression qu’elle peut provoquer sur les autres, mais de façon simple, sans pathos ni plainte. Il raconte les choses telles qu’elles sont, pour le monde ou pour lui, et comment avec tout ça, avec ce bagage, il continue à avancer, sur la longue route qui s’écrit au fil de ses pas.

C’est une façon de vivre qui fait du bien, je trouve, c’est un exemple à suivre, à enseigner aux petits, vraiment, dans notre société où il ne faut pas grossir,il ne faut pas vieillir, où il faut avoir peur de tout, dans notre société où tant de personnes tentent de nier l’indéniable, où tant de personnes pensent que, tant qu’elles n’ont pas nommé une chose, cette chose n’existe pas.

Un des mes chemins noirs bretons © Les stradanautes

Le goût du sauvage

Les livres de Tesson que j’ai lu, avant celui-ci, m’ont un peu ennuyé. Ses pensées insouciantes et froides ne m’intéressaient pas. Petit traité sur l’immensité du monde, par exemple, qui est une bible chez les voyageurs, m’a peu touché. C’est intelligent, bien écrit, mais, à mon sens, dénué d’émotions, comme si l’homme, écrivain et voyageur, planait au-dessus de ses routes, de ses chemins, et restait en surface.

Dans ce dernier ouvrage, c’est vraiment tout l’inverse. Chaque page du texte a quelque chose à me dire. Durant ma lecture, j’approuvais, d’un hochement de tête solitaire et solidaire, un grand nombre de ses visions du monde, je souriais souvent et rigolais franchement, et je me repaissais de son écriture, superbe et racée.

Mais n’oublions pas l’essence même du récit, Tesson est avant tout un voyageur. Sur les chemins noirs, il profite de chaque instant, de chaque rencontre, de chaque perspective, de chaque végétal, de chaque animal. En nous entraînant dans son sillage, il retrouve le goût de la marche, le goût de l’itinérance, le goût du bivouac, le goût de vivre du côté sauvage de la planète, et il sait comment nous les transmettre.

Lisons !

Soutenons les auteurs, les libraires indépendants, les petits éditeurs, faisons lire nos gamins, continuons à lire même si nous avons l’impression de ne pas avoir le temps. Continuons à rêver et à voyager par la pensée et les émotions. Lire est un acte de résistance.

Une réflexion sur “Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs

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