En décélérance § 7 : J46 à J65, la grande traversée

Durant la préparation, elle m’a causé les pires cauchemars, elle m’a tordu le ventre, elle m’a obligé à préparer des solutions ferroviaires de secours… Finalement, la traversée du Massif central s’est faite tout en douceur, et en lenteur, comme toujours !

J47, 1er jour de la traversée

Je m’apprête à traverser le Massif central, plein est, direction l’Ardèche où je dois retrouver tout un tas de copains pour un gros anniversaire qui va durer une semaine. Je suis vraiment contente de reprendre la route, même si j’appréhende pas mal les 350 km de montagne qui s’annoncent. Définitivement, je roule chargée et je n’aime guère les longues côtes raides. J’ai eu le temps de préparer un itinéraire sur openrunner. En théorie, je vais rouler 6 journées, parcourant 50 km environ, ayant chaque jour un mont à grimper (passant de 400 m à 1200 m d’altitude et redescente). J’ai 8 jours pour y arriver, ce qui me laisse 2 jours pour le repos et les imprévus. C’est vraiment calculé très large : même pour moi et mon vélo chargé, 50 km en montagne, c’est tranquille.

Après une semaine d’intempéries, je peux enfin quitter les rives du lac de la Triouzoune, au nord de la Corrèze.

Si les orages et la pluie continue sont terminés, le ciel est encore chargé.

Au bout de quelques kilomètres, je fais une dernière descente dans les gorges de la haute Dordogne. Celle-ci est plus dégagée, j’ai droit à quelques points de vue superbes

Sur la route étroite, je croise un fourgon (que je suppose aménagé) qui s’arrête à ma hauteur. On commence à discuter, au beau milieu de la route. Le couple est très sympa, et m’intrigue un peu. En général, les gens de leur âge sont plutôt en camping car ostentatoire hyper confortable et pas en fourgon discret. Au bout de quelques temps, j’apprends que l’homme, dès sa retraite arrivée est allé à Dakar en vélo. On parle un long moment avant de se quitter. Je continue ma descente dans les gorges, ravie d’une jolie rencontre dès mes premiers kilomètres de reprise. Enfin, je suis sur les rives de la rivière.

Aussi belle que je l’imaginais à cet endroit, exactement là où je serais passée en kayak si le temps me l’avait permis. Je traverse le pont avec un petit regret. J’aime pas ça : je me suis promis de n’avoir aucun regret durant tout mon voyage et de faire exactement tout ce que j’ai envie de faire. J’y suis parvenue assez bien jusque là. Mais la maîtrise du climat n’étant pas encore dans mes cordes, je ravale mes frustrations et commence à remonter l’autre versant de la gorge. Je viens de quitter la Corrèze et j’entre dans le Cantal. En haut, la surprise est grande. Alors que le versant corrézien boisé cache les perspectives du paysage, cette partie du Cantal est principalement constituée de pâturages et ouvre les vues. Du nord au sud, les montagnes ne s’arrêtent pas et couvrent tout l’horizon

Je suis surexcitée, braillant sur mon vélo, « je suis en montagne ! », et des trucs du genre. Je suis arrivée là avec mes propres jambes et cette petite machine. Je trouve ça assez dingue.

Alors que j’ai poliment évité le cœur des Pyrénées, restant dans la vallée du gave de Pau, je m’enfonce dans le Massif central qui se découvre petit à petit. En une rivière traversée, tout change. Aujourd’hui, la haute Dordogne est maîtrisée et apaisée par plusieurs barrages. Durant des millénaires, elle était assez tumultueuse pour avoir creusé des gorges très raides et pour séparer les hommes qui habitaient d’un côté ou de l’autre. La différence de traitement de la terre est impressionnant. Est-ce une réalité géographique ou anthropologique ? N’ayant aucun guide avec moi, je n’aurai pas de réponse à ma question. Il me semble aussi que c’est plus peuplé de ce côté-là. Je trouve même un bistrot de village ouvert, un dimanche après-midi, avec des êtres humains dedans.

J’avance tranquillement, fascinée par ce paysage. Juste avant cette jolie route,

j’ai droit à mon baptême de cyclovoyageuse. Un baptême pas très agréable et que j’appréhendais un peu : le chien mordeur ! Je me suis arrêtée quand il a commencé à tourner dans mon giron, persuadée qu’il rejoindrait son maître qui lui demandait de revenir. Le chien n’a arrêté d’aboyer qu’après m’avoir chopé le mollet. En fait, l’homme qui l’appelait n’était pas son maître et n’avait aucune autorité sur lui. Je me suis donc fait mordre par Bergère (avec un nom pareil, tu parles…), chienne de ferme qui traîne dans tout le hameau à la recherche de mollets cyclistes dodus encore vierges. Je passe les 15 jours suivants à faire régulièrement surveiller ma blessure dans les pharmacies, craignant l’infection qui semble inquiéter les pharmaciens, mais pas assez cependant pour m’obliger à aller chez un médecin. (15 jours après, il semble que ce soit définitivement en cours de cicatrisation, par contre, la marque des deux crocs enfoncés se rappellera longtemps à mon souvenir. Rose, ça te plaira!)

La journée s’achève tranquillement sur de jolies routes. Plus je monte, plus le ciel se couvre et j’arrive près d’un superbe lac où je comptais me baigner, sous un crachin digne des plus beaux automnes bretons. J’ai fait mes 45 km prévus, j’ai moins peur des dénivelés, tout va bien.

J48, 2e jour de la traversée

Le lendemain, Je décolle très tard, car j’attends, carapatée dans ma tente, que s’arrête le crachin. Il fait toujours un peu froid. Assez en tout cas, pour m’empêcher de plonger dans le lac.

Je finis par réussir à filer, à 13h passés. J’ai une grosse journée, 80 km, mais quasiment que du plat et de la descente. J’approche d’une de mes grosses attentes du voyage : la traversée du plateau du Cézallier. J’ai une trentaine de kilomètres à parcourir avant d’y arriver. J’en fais à peine 3 que je me fais arrêter pour discuter : un cycliste de route, mais habitué au voyage, qui avait envie de causer un peu. Je repars quelques kilomètres pour m’arrêter à nouveau et parler voyage solo avec une femme en balade culturelle dans le Sancy. A propos du Sancy, je commence à m’en approcher, là bas, au loin.

Je m’arrête dans un tabac-bricolage-bar-quincaillerie. J’y demande un café et un verre d’eau. Je suis prise d’une grande empathie pour cet endroit hors d’âge. Si la devanture était un chat, je lui ferais des câlins.

Jusqu’à la note, salée, où on me fait payer 1 euros pour un verre d’eau. Je m’étrangle devant tant d’arnaque. Faire payer l’eau en montagne… Je repars énervée et pour conjurer le sort, je m’arrête dans un autre village. A côté de moi, un grand gaillard tatoué boit une pinte de ricard. Je l’évite soigneusement, jusqu’à repérer un grand sac à dos derrière lui. Alors, forcément, je lui cause. Il est en rando avec des copains et est arrivé plusieurs heures avant eux. Il est Breton, ça corporatise un peu. Il a picolé plusieurs triples ricards depuis qu’il s’est installé là. Je regarde l’heure, il est 17h et j’ai roulé environ 20 km… Je résiste à l’envie de ricard, mais je commence à me dire que les 50 km à venir, dont les paysages vont me fasciner et me donner envie de m’arrêter très régulièrement, ça risque d’être un peu chaud. Je reprends la route très tranquillement, bien décidée à m’arrêter rapidement, au pied du plateau du Cézallier, pour en profiter correctement le lendemain. Au fur et à mesure que je monte, les montagnes s’arrondissent et se déboisent.

Je sais que le lendemain, ça va être exceptionnel. J’hésite à m’arrêter dans un village. Un cycliste de route assez âgé fait demi tour pour venir me parler. C’est sûrement une des premières fois qu’il croise un cyclovoyageur : il se montre intrigué et pose des questions un peu bizarres. Je finis par le quitter et me pose sur la terrasse d’un bistrot (oui, encore ! Mais ce coup-ci, c’est l’heure de la bière). Rapidement, un des habitués vient discuter avec moi, un long moment. Dans le fil de la conversation, on se rend compte qu’on connaît un même minuscule village du Cher de 300 habitants ! Et je discute ensuite avec la patronne du bistrot, son amie, un long moment.

Je croise beaucoup d’enseignes des années 60/70 en Auvergne. Ça m’évoque quelques souvenirs d’enfance. La patronne, très sympa, est usée par la désertification. Ce sont des discussions tristes que l’on a avec les gens d’ici, les commerçants surtout, qui savent qu’après eux, les micro commerces vont fermer et les villages mourir définitivement. C’est la voix traînante qu’ils racontent la vie quotidienne en hiver, l’absence de soin et le désert culturel. J’atterris enfin, vers 19h30, dans une aire naturelle de camping. Je pense avoir rempli mon quota de rencontres sympas et enrichissantes pour la journée : j’ai roulé 25 km, tout en restant sur la route plus de 6h !!! C’était sans compter sur mon voisin de tente, un baladin breton amoureux du Cézallier. On dîne ensemble. Je ne sais pas si Dominique se rend compte à quel point, j’apprécie ses pâtes, son vin et sa conversation. Il me propose de l’accompagner grimper un sommet du Cézallier le lendemain. J’aurais adorer troquer le vélo contre les chaussures de rando, mais j’ai déjà pris du retard dans mon planning, va falloir que je le traverse ce Massif !

J49, 3e jour de la traversée

Le lendemain confirme toutes ses promesses : le ciel est limpide, il est temps que je traverse ce plateau qui m’avait fasciné lorsque je l’avais sillonné à moto, 20 ans auparavant. On boit un café avec Dominique dans un autre bistrot du village. Vevette, 80 ans au bas mot, nous sert un magnifique café de cafetière. Puis on part chacun en direction de nos marottes. Je commence à grimper en direction du Cézallier. Je me dépêche, car j’ai un petit rendez-vous marrant : dans le premier village là-haut, je dois retrouver Michel, un copain facebook. On ne se connaît que par l’intermédiaire d’un groupe facebook. Ce cycliste de route accompli m’a gentiment préparé un itinéraire pour profiter au mieux du Cézallier, tout en avançant sur ma traversée du Massif. J’entame ma dernière montée au pas de course, stressée qu’il arrive avant moi, ou pire, qu’il me double à 25 km/h quand je grimpe péniblement à 9… Après échange de textos, j’apprends qu’il sera en retard. Je m’arrête, je souffle, je regarde autour de moi. C’est beau.

Je ne souffle pas que physiquement. Décidément, me presser, c’est pas pour moi ! Je prends mon temps, je photographie,

je fais un bouquet

Loin de toutes cultures, les bas côtés et les champs sont impressionnants de biodiversité.

Je traînaille jusqu’à arriver au village. J’y rencontre un gars de mon âge qui m’explique qu’une expo d’art contemporain s’y déroule. Il me fait faire le tour des sculptures. On monte au bord du sublime lac de cratère, à la rotondité presque parfaite, où gît une sirène échouée.

En redescendant, voilà Michel qui arrive, perché sur son vélo couché (il se demande comment j’ai fait pour rencontrer le seul gars de ma génération du village…). On est fier de poser ensemble !

C’est vraiment marrant de se retrouver comme ça, à 1000 mètres d’altitude. Il est avec son ami Monmarcel et on s’arrête un long moment sur une terrasse de bistrot. On compare nos visions du vélo, à peu près irréconciliables. Rien que le cliché momentané est amusant : il est 13h, ils ont roulé environ 70 km, quand j’en ai fait moins de 10 !!! Michel racontera notre rencontre sur son blog. Il paraît que je piaille…

On se quitte tard, ils me retrouveront peut-être le lendemain matin, dans le village où je prévois de dormir. Je roule enfin sur le plateau. Je passe mon premier col

je discute avec mes vaches préférées, les salers

je m’abreuve de petites routes

encore et encore

je débusque les villages cachés dans les vallons

j’admire la chaîne des Puy

Je « salers » encore

et encore

y’a pas à dire, les cornes, c’est photogénique

Je passe mon 2e col, à la hauteur qui m’impressionne

Et j’arrive au bord du plateau, de l’autre côté. Il se jette à pic dans la plaine (de l’Allier ?). En face, s’ouvrent les monts du Livradois et du Brivadois

J’entame la descente dans la plaine, les sens gorgés de sublimes espaces. La descente n’est pas mal non plus. Je retrouve des gorges et des pentes boisées.

J’arrête ma journée à une heure raisonnable. Je ne regrette pas d’avoir entamé mon capital « journée supplémentaire » la veille : traverser ce plateau au pas de course entre 17 et 21h aurait été une hérésie.

J50, 4e jour de la traversée

Je prévois de partir en fin de matinée, comme toujours… Comme toujours, lors de cette traversée, je serai systématiquement accaparée par des rencontres qui sont, évidemment, prioritaires sur le pédalage. Ce matin, il se trouve que c’est Michel et Monmarcel qui viennent discuter avec moi à nouveau, alors que je suis tout juste en train d’émerger. Ils ont fait genre 80 km, quand j’ai pas encore avalé mon café, ni rangé mon barda… On traîne, on traîne, ça me va ! Michel s’étonne de me voir si tranquille alors que je devrais déjà être sur la route. Je lui explique mes priorités, je pense que ça lui échappe un peu. Ceci dit, ce sont eux qui restent là à me parler et ne semblent pas pressés de partir… (Michel, ça c’est pour le « elle piaille » ;-). Un monsieur très bizarre et un peu niais vient mettre fin à tout ça, nous racontant des histoires assommantes et redondantes. Les gars remontent vite sur leurs vélos et reprennent leur folle vie de cyclistes : grimper le maximum de côtes en le moins de temps possible (ils sont cinglés ces cyclistes de route).

Je commence à remballer, ayant du mal à me dépatouiller du monsieur :
– haaaa, vous mangez des bananes !
– euh…
– ça me fait toujours penser à mon père, ça !
– ah bon …
– Oui, il aimait bien manger des bananes Papa, vous me faites penser à lui. S’il était pas mort Papa, je l’aurais emmené avec moi ici.
– Très bien…

Plus tard, il vient me voir devant ma tente pendant que je remballe, en m’expliquant :

– tout le monde est parti ; il n’y a plus que vous et moi ici (petit frisson dans le dos)
– oh, je crois avoir vu quelqu’un là-bas
– non, non, ils sont tous parti. Les Anglais dans le camping car, ils sont parti ; les gens du Nord dans la tente, ils sont partis ; la gérante, elle est partie. Il n’y a plus que vous et moi !
– super…
– Vous voulez des sardines ?

Je ne suis pas mécontente de mettre fin à cette entrevue. Je file encore à une heure indue. Je rate donc l’ouverture matinale de la pharmacie où je dois faire surveiller ma morsure. J’atterris alors chez un bistrotier breton complètement saoul. Je grignote un morceau pendant qu’il cause beaucoup et pas toujours intelligiblement. Enfin, je peux aller à la pharmacie. Je dois redoubler de vigilance, l’infection est contenue pour le moment mais peut encore se propager. J’échappe aux antibio. Et je prends la route à 14h30 passés… J’ai quand-même une bonne cinquantaine de kilomètres à enquiller. Il fait à nouveau très chaud. Heureusement, l’étape du jour est la seule de la traversée à ne pas avoir un dénivelé positif trop important.

Les paysages changent et l’architecture aussi, assez brutalement. Depuis le sud de la Corrèze, j’évoluais au milieu d’une architecture rurale faite de granit gris et d’ardoise. Là, subitement, les tuiles remplacent les ardoises et le granit devient brun. Vieille Brioude est plutôt jolie

J’ai vraiment pris la route trop tard, je manque de motivation. Chaque kilomètre est compté, c’est pas agréable de rouler comme ça. À un moment, je galérais pas mal sur un faux plat avec un bon vent de face. Je passe devant un gars sur un tracteur qui me crie, hilare, sans bonjour, ni rien : « Eh ben ! À cette allure-là, vous z’êtes pas arrivée » « à cette allure-là, j’ai déjà fait plus de 1500 km quand-même » « ah ? Quand-même ? » « oui, quand-même ». Évidemment, je ne m’arrête pas pour tailler le bout de gras et je marmonne dans ma barbe « merci M. Connard de m’encourager ! Et d’ailleurs, as-tu déjà bougé ton cul de ton tracteur ? »

Alors, ça n’arrive heureusement pas souvent, mais qu’est-ce que c’est désagréable ! Les gens t’apostrophent pour te dire des choses pas sympatiques. Un jour, dans une petite ville, j’entends dans mon dos, venant du trottoir d’en face « eh ben ! Y’en a qui vont avoir du mal à dormir » Je me retourne : « pardon ? ». « Y’en a qui vont avoir du mal à dormir ! » « Je ne comprends pas ! » « Votre coup de soleil, là dans le dos! ». Je prends toujours ces petites phrases pour des agressions. Ça me rappelle quand je travaillais en librairie, le client qui te tape sur l’épaule dans le dos, pour t’interpeller. Ce sont des petites agressions. Heureusement, c’est plutôt rare, parce que ça me mine pendant les quelques dizaines de minutes qui suivent. Dans le genre, y’a les coups de klaxons aussi. Je ne sais pas quelle est l’intention du klaxonneur, si c’est gentil ou pas, parce que systématiquement, le coup est donné arrivé à ma hauteur, soit en face, soit derrière juste au moment du dépassement. Le coup de klaxon intempestif à portée d’oreilles me fait bondir de surprise, puis pester. Sérieusement, les gens, soyez doux, délicats et gentils.

Pour être tout à fait honnête, c’est vraiment rare. La plupart du temps, les réactions spontanées des gens sont très agréables. Il y a le « bon courage » empathique, le « vous êtes courageuse » avec un air compassé (non non, personne ne m’a forcée à tirer 30 kilos dans les montagnes, je vous assure). Le plus souvent, j’ai droit – et ça, faut avouer que j’aime bien – à un pouce levé : la plupart du temps ce sont des hommes, cyclistes de route, paysans, motards, gars en van, automobilistes. C’est fréquent, plusieurs fois par jour. Je ne sais pas si les gens qui font ce geste spontané se rendent compte à quel point ça fait du bien, ça galvanise. Ça me colle un sourire sur la tronche pendant un bon moment, même dans les côtes les plus raides et les plus détestables…

Ces encouragements donnent la pêche. Mais les réflexions de merde du gars qui n’a jamais été marcher plus loin que son portail, ça me gonfle, ça m’énerve, ça me fout de mauvais poil. Continuez à lever les pouces les gens, c’est chouette !

J’attaque les gorges de l’Allier en fin de journée.

J’aime vraiment beaucoup les reliefs doux du Massif. Les routes sont paisibles et n’attirent pas autant de touristes que les Alpes ou les Pyrénées, ce qui me convient à merveille.

Il est beaucoup trop tard, j’en ai ras le bol, alors que je n’ai pas roulé tant que ça. Je crains que ma prochaine étape soit dotée d’un camping glauque et sans baignade. J’aimerais me poser le lendemain, faire une journée off, pour me recaler et recommencer à rouler le matin. C’est pas en terminant de pédaler à 21h que j’ai une chance de me lever à 6h le lendemain !

Je passe le panneau d’entrée de ville en hurlant de joie (plus c’est dur, plus je suis hystérique quand j’arrive enfin). J’approche du camping, superbe, au bord de l’Allier. Cette pause d’une journée s’annonce idéale. Je n’ai pas le temps de passer l’entrée du camping que je me fais alpaguer par Carmen, une Allemande au français parfait. On discute une bonne demi-heure. Je ne suis pas descendue de mon vélo, je n’ai pas défait mon paquetage, ni planté ma tente, ni mangé, ni baignade, ni… Définitivement, ma priorité va aux moments partagés avec les gens rencontrés. Carmen a voyagé à vélo seule en France l’année dernière durant plus de deux mois. Petite particularité : elle a une vie de famille, avec un mari et trois filles ado. Je suis épatée que sa famille lui ai donné ce moment dont elle avait besoin. Puis, nous retournons à nos occupations. Carmen fait partie de ces rencontres un peu ratées car trop furtives. J’en compte déjà quelques unes comme ça. C’est un peu frustrant, mais on ne tombe pas forcément les uns sur les autres au bon moment. En Corrèze, j’ai parlé une petite demie heure avec un couple de 75 ans environ, sublimement beaux l’un et l’autre, voyageant à vélo depuis des années. Il était tard, ils devaient aller se coucher. J’aurais tellement aimé passer plus de temps avec eux.

Ma traversée du Massif semble être sous les auspices des rencontres, tant mieux. Je passe presque autant de temps à discuter qu’à pédaler. Michel, mon copain facebook, semblait penser que j’étais l’instigatrice de toutes ces rencontres. Ça m’a bien amusé, car si je m’arrêtais pour parler avec tous les gens que je croise… En fait, les discussions démarrent dans plusieurs situations : les gens m’arrêtent quand je roule, pour dire bonjour, savoir d’où je viens, où je vais, etc ; je demande un renseignement à quelqu’un et la discussion dévie ensuite ; avec les commerçants ; de moi-même je n’entame la discussion que de façon corporatiste, c’est à dire avec les voyageurs (sac à dos, vélo, fourgons aménagés) et parfois avec les Bretons (plaque d’immatriculation ou signe distinctif quelconque) mais seulement s’ils ont une tête sympa !

J51, 5e jour de la traversée

Le camping de mon jour de pause est vraiment chouette

Mon jour de pause est vraiment chouette aussi. Je fais des choses aussi vitales que ça

ou ça

Ma morsure est ok, mais encore bien moche. C’est mon premier désagrément physique depuis que je suis partie. Je n’ai mal nulle part, c’est assez dingue, pas même une petite courbature, ni un mal de fesses (en plus, je roule sans cuissard : les cyclistes jalousent généralement cette information)

Par contre, j’ai brûlé tout mon capital « jours d’avance ». Il me reste plus de 150 km à parcourir en 3 jours. Je n’ai plus le droit ni à un jour de pause, ni à un contretemps.

Hein ??? Pas de contretemps en voyage à vélo ? Sérieusement ?

J52, 6e jour de la traversée

L’étape s’annonce costaude aujourd’hui. Je vais quitter la vallée de l’Allier, pour traverser une bonne partie du Velay. J’arrive à décoller tôt, avant 9h, ce qui est un exploit pour l’insomniaque que je suis. Je me dis que je finirai ma journée à 15h maxi, ça me motive !

Afin d’éviter la départementale fréquentée qui traverse l’unique vallée, je dois grimper une montagne et la redescendre. Les 33 premiers kilomètres sont en côte constante, dont les 3 derniers penchent autour de 10 % pour atteindre l’altitude de 1100 mètres. Les paysages ne sont pas extraordinaires mais plutôt agréables. Les champs cultivés et les pâturages sont entourés d’arbres. Il y a beaucoup de rapaces. Leurs cris m’accompagnent quasiment toute la journée. Je tente de les photographier (ce sont le uniques moments où me manque mon appareil reflex et son téléobjectif ; pour le reste, je suis très satisfaite de mon compact, qui est tellement pratique)

Dans la première partie du parcours, je me retrouve confrontée à une petite erreur de préparation d’itinéraire. J’ai le choix entre ça

et ça

si si, y’a un chemin, là… Dans ces cas-là, les cartes ign au 25000e me manquent beaucoup, car les Michelin jaune ne sont pas assez précises. Heureusement, les locaux (quand on en trouve…) sont aussi bons que les IGN bleues ! Je réussi à éviter, et la départementale, et le chemin non entretenu qui peut cacher grand nombre de pièges. Ça m’arrange bien, car j’ai peu confiance en les pneus du vélo qui me semblent de mauvaise qualité. Je perds quand-même beaucoup de temps durant ces moments où je cherche ma route.

Je m’enfonce à nouveau dans des zones isolées. L’architecture rurale a encore changé.

Je monte, je monte. Et quand je me retourne, je vois ça.

Très loin, on aperçoit la région du Cézallier, où j’étais trois jours auparavant… C’est impressionnant de rouler en montagne quand même. Sans cesse, les points de vue changent, s’inversent… D’ailleurs, là, une fois parvenue au sommet de la montagne, je passe de l’autre côté et de nouveaux horizons s’ouvrent. Dans le fond, plein est, ce sont les sucs d’Yssingeaux qui s’ouvrent à mon regard.

Je suis contente d’arrêter de monter. Je suis usée de fatigue, je roule depuis des heure, il fait encore une quarantaine de degrés au soleil. Durant les côtes je marmonne régulièrement « putain de gravité ».

La descente s’annonce longue et irrégulière. J’atterris dans un village où je plonge quasiment dans la fontaine de la place centrale, sous le regard gêné des passants. Je n’arrive pas vraiment à reprendre mon souffle. Je file rapidement, car il me reste encore de la route. J’avais prévu de finir tôt ma journée, c’est raté… J’arrive enfin au dessus de la vallée de la Loire. Il faut descendre de 850 m d »altitude à 550 m en quelques kilomètres. La pente est très raide, les virages sont en épingle. Mais cette superbe route ne cache pas longtemps son jeu fourbe.

D’un coup, il y a ce panneau que l’on déteste tous.

En descente, particulièrement, c’est pénible. Chargée comme je suis, les dérapages sont presque inévitables. Souvent, j’arrive sur ces routes lorsque le gravillonnage a été fait depuis un moment. Les graviers ont presque été absorbés entièrement. Pas de chance, ici c’est tout frais. La route n’est que graviers. L’autre problème sous ces énormes chaleurs, c’est que le goudron fond et se loge dans les crampons du pneu. Ensuite, chaque gravier rencontré s’y colle. Il faut régulièrement enlever 3 ou 4 graviers collés au pneu. Mais ça c’était avant cette descente sur la Loire. Au bout de 100 mètres, voilà l’état de mon pneu

Je fais une première tentative pour décoller tous les graviers. Deux cent mètres plus loin, rebelote. J’abandonne et roule donc avec mes pneus cloutés… À mi-pente, je découvre, impuissante, l’objet du traquenard…

Cette descente est éprouvante. Ajoutée à la journée éprouvante, j’arrive tremblante et essoufflée au bord de la Loire. J’espère m’y baigner mais les berges sont sales, pleines d’herbes hautes. J’ai fait 65 km dans des conditions vraiment difficiles. J’ai passé plus de 10h sur la route. J’aimerais m’endormir pas trop tard… c’était sans compter un troupeau de gars bourrés qui décide de se taper une petite pétanque à 23h30, à quelques mètres de ma tente… De toute façon, impossible de dormir, car je n’ai toujours pas récupéré mon pouls. Demain est un autre jour…

J53, 7e jour de la traversée

J’attrape une voie verte très mal entretenue avec une mauvaise signalétique. Ce genre de chemin, avec le chargement, c’est pas terrible.

À certains endroits, je dois marcher car la couche de gros graviers est impossible à traverser avec du poids. Bref, je ne suis pas franchement satisfaite du choix de ma route. Lorsque je récupère une petite route en goudron, je crève quasi immédiatement. J’ai fait une quinzaine de kilomètres à peine, il fait très chaud, je suis moyennement ravie. Heureusement, je trouve abri pour changer ma chambre à air, dans le garage d’une femme qui en profite pour me raconter sa vie pas très heureuse. Je découvre une mauvaise surprise : un trou dans mon pneu

À ce moment-là, je fais un très mauvais choix. Plus tard, je remarque que chaque fois que j’ai une date à respecter, je fais de mauvais choix. Je n’avance bien que dans la lenteur et le calme. J’ai la chance d’avoir crevé à 5 km d’une ville assez importante. Je me dis que je vais remettre le pneu tel quel sur ma chambre réparée et qu’en faisant trèèèèès attention aux embûches de la route, je vais pouvoir parcourir tranquillement cette petite distance. Oui, oui, avec un trou dans le pneu ! J’ai envie d’y croire. Je fais quelques kilomètres, je me trompe de chemin, je rajoute donc des kilomètres supplémentaires entre moi et le magasin de vélo.

Et… je crève à nouveau ! Évidemment.

Encore une fois, je fais un mauvais choix. Plutôt que laisser mon vélo chez quelqu’un et partir en ville acheter un pneu, je préfère pousser mon vélo (sur la jante donc, avec quelques dizaines de kg de chargement). Je risque de bousiller ma roue et je suis très lente. Je fais encore des rencontres, les gens m’arrêtent encore plus quand je suis à pieds. Finalement, un homme en pick-up s’arrête et va me résoudre tous les problèmes de la journée ! On hisse Slowboda II à l’arrière et il m’accompagne partout, en discutant avec tout le monde dans la petite ville où nous sommes. Forcément, c’est l’ancien notaire ! Magasin de vélo, supérette, bistrot, camping… partout, on est accueilli à grand coups de « Bonjour Maître ! » Il me trimballe durant la moitié de la journée, on se découvre quelques sites préférés communs en Bretagne, où il va quasiment tous les ans.

Avec tout ça, j’ai fait une journée de 23 km, dont 5 à pieds. Si je veux arriver en Ardèche le lendemain, je vais devoir faire plus de 70 km. Ça m’enchante moyen, mais je le prends comme un petit défi. En plus si j’arrive seulement le surlendemain, c’est pas grave du tout. C’est juste entre moi, et moi.

J54, 8e jour de la traversée

Je prévois de partir tôt. J’arrive à me lever, mais je traîne un long moment avec la gérante du camping qui a besoin de parler. Je ne regarde jamais l’heure de toute façon. Je partirai quand toutes les autres priorités seront terminées (discussions, cafés, mini courses…)

J’ai encore de belles grimpettes à faire aujourd’hui. Je dois traverser les monts du Vivarais, par un village et un col perchés à plus de 1200 mètres d’altitude. Je les aperçois, là bas

Il pleut quasiment toute la journée. C’est un peu pénible, mais c’est moins dur de rouler comme ça que sous des températures caniculaires. J’avance bien, je suis hyper motivée pour arriver le soir à destination.

Arrivée en haut, le ciel se découvre doucement

Je passe enfin ce panneau, mon Graal depuis 8 jours

J’emprunte, pas peu fière, une route et un col que le Tour de France prendra le 18 juillet

Ce sont sûrement les dernières altitudes de mon voyage, j’en profite.

Je commence à redescendre et j’arrive à Lalouvesc. Je ne m’attendais pas à ce qui arrive sous mes yeux. Même si le temps est couvert, je suis face aux Alpes.

Les Alpes, putain de nom de dieu !!! Il y a quelques semaines, je voyais les Pyrénées, et là, je vois les Alpes ! Je suis rarement impressionnée par mon parcours et par ce que je fais, mais là, waou, je m’épate !

Je redescends jusqu’à 400 mètres, j’arrive enfin dans le bled, juste avant la nuit. J’ai fait 78 km et je suis restée 11h sur la route.

Je retrouve les copains et je braille : Putain, j’ai traversé le Massif central !!!

J55 à J65 : vacances !

J’ai parcouru 340 km entre le nord de la Corrèze et le nord de l’Ardèche, j’ai respecté le délai prévu. Je peux me poser et prendre quelques jours de vacances. Les copains ont trouvé un chouette gîte, joyeux anniversaire Vidda !

J’en profite pour changer mes pneus et investir dans LA référence, les Schwalbe Marathon. Je les teste direct avec la route suivante

C’est une ancienne voie ferrée. La traversée des minuscules tunnels est impressionnante.

Ensuite, je m’installe un peu au bord de l’Eyrieux pour me reposer des copains et de la route ! J’en profite pour faire un peu d’administratif, d’ordi, d’écriture…

Les adorables patrons du camping me permettent de brancher l’ordi et de me faire un petit bureau sur la terrasse. Je mets à jour la carte de mon parcours

Encore une fois, je ne passe quasiment pas une soirée seule. Je rencontre d’abord Noémie, Arnaud et Coline. Les deux premiers sont en entraînement pour un voyage en tandem au Portugal et en Espagne. Les soirs suivants, je bois quelques bières avec Fanny qui cyclote avec son fiston de 7 ans, bien fier sur son vélo affublé de deux sacoches.

Je repars demain. Je ne sais pas encore dans quelle direction. Je dois être vers le 10 août en Bourgogne. D’ici là…

Belles et bonnes routes à tous,
En lenteur, et en liberté.
A bientôt !

 

 

 

 

Tous les crédits photos sont : Meylilo pour Les stradanautes

3 réflexions sur “En décélérance § 7 : J46 à J65, la grande traversée

  1. Quand je pense que tu as payé un verre d’eau 1 €, dis moi ou, je vais aller lui faire sa fête hi hi.
    Pas beau ton pneu, quand tu m’as envoyé ton texto pour demander conseil j’étais en plein Cézallier, je pensais que tu avais coupé le flanc du pneu ( ce qui arrive le plus souvent) tu t’es bien débrouillée avec le Maître hi hi.
    Content de t’avoir rencontré, t’es vraiment une fille géniale.
    Michel, ton copain de facedebouc et bon voyage Méline.

    J'aime

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